Je ne t’ai jamais parlé de lui, j' l’aime beaucoup aussi. Viens près de moi, je vais te le “ raconter „.

Ce n’est pas un homme que tu remarques immédiatement. Pourtant, je me rends dans ce café régulièrement. Paul, c’est son prénom, est plutôt du genre à se fondre dans le paysage, le décor. Il m’a fallu du temps pour me rendre compte qu’il était comme moi. Il ne perdait pas une miette du va-et-vient incessant des serveurs, clients, faux pas et autres.
Il s’installe toujours à la même place. La table basse avec cabriolet, près des fenêtres. Tu sais, celle que je préfère… la faute à pas de chance, il n’y a que deux tables, les trois quarts du temps elles sont occupées, je fais avec.
Tous les jours je “ me balance „ sur la banquette, pas très loin de lui finalement. Je me pose, prends mon bloc, et puis…
J’écoute, j’écris,
j’observe, j’écris,
je respire, j’écris,
je m’énerve, j’écris,
je ris, j’écris,
je rêve, j’écris,
une pause… je reviens à la vie.
- Vous désirez ?
Là tu me connais, je passe pour la conne de service lorsque je regarde le serveur, les yeux dans le vague, encore dans mon film. L’impression de sortir d’un rêve, de ne pas le comprendre. C’est toujours au second coup de semonce que j’atterris et réclame mon café.
Ce jour-là, je suis revenue à la vitesse de l’éclair parmi “ l’agitation humaine „
- puis-je m’assoir ?
Depuis des mois que je le croisais : “ puis-je m’assoir „ il m’avait dit… et il le fit !
Le plus étrange dans tout ça, c’est que je n’ai pas réagi. Nous étions face à face, il ne parlait pas, moi non plus. Nous nous regardions mais… vraiment, sans tabou, les yeux dans les yeux ! Sans un mot, juste un sourire, en “ ombre chinoise „ une taquinerie muette.
C’est dans ce genre de situation que tu rêves de te planquer sous le tapis, te cacher à l’abri derrière des verres fumés… mais alors, très très fumés !
Lui, se moquait ouvertement, avec délectation. Il finit sans doute par avoir pitié, et de sa voix la plus charmeuse il me dit :
- nous nous connaissons il me semble ?
- il me semble en effet …
Quelle belle entrée en matière ! Mais quelle gourde ! J’avais l’impression d’être revenu trente ans en arrière, lorsque à mon grand désespoir il me fallait monter sur l’estrade et réciter un texte à l’instit ! Comme quoi tu vois, l’enfance laisse des traces indélébiles. Ma timidité maladive m’avait retrouvé comme par magie, aussi vivace et déstabilisante qu’à dix ans !
J’étais morte de honte…
- vous écrivez ?
- ça m’arrive…
- moi aussi…
Je me demandais comment j’allais me sortir de là. Je me sentais prise au piège, comme dans un trou à rat. Au fond, je ne comprenais absolument pas pourquoi je me mettais dans cet état-là ?
Alors… pourquoi ?
Il me troublait… enfin… je crois !
Quel âge a-t-il ?
Je ne sais pas. Je n’ai jamais été très forte à ce jeu là. Un peu plus vieux que moi… enfin…je crois !
Et alors ?
Alors Paul s’est mis à parler, parler, parler…
Sa vie, ses amours, ses emmerdes, j’ai eu l’impression qu’il n’avait eu personne pour l’écouter depuis des jours, des années. Il finit par m’avouer qu’il tenait un journal. Des mots pour une vie, une vie pour des maux. Il s’y est agrippé comme à une bouée, jusqu’au jour où il l’a égaré… puis, retrouvé !
Où ça ?
Chez un éditeur… oui oui, je t’assure, ce n’est pas une blague ! Entre deux pages, Paul avait laissé une carte de visite personnelle, la direction l’avait recontacté.
Et après ?
Après, ils l’ont publié.
Belle histoire n’est-ce pas ? Si seulement je n’avais vu son regard changé, un voile sombre s’installer, une vague océane envahir son visage… Sans préambule il s’est levé, a pris mes mains, les a serrées.
Oh, il n’avait pas besoin d’en dire plus… je savais, je comprenais, je ressentais.
Paul venait à cet instant même, de retrouver sa liberté…
Petit Roseau - Nathalie K
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